Biennale du design 2013 : l’agriculture et l’agroalimentaire en filigrane

26 mars 2013 at 2:25
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C’est une évidence, les designers y pensent !

Venu en « off » pour la première fois à la Biennale internationale du design de Saint-Etienne, j’ai pu constater rapidement que pour les designers et les commissaires de ces expositions, la thématique de cette édition, « l’empathie ou l’expérience de l’autre », s’applique également aux domaines de l’agriculture en général, particulièrement dans sa dimension urbaine, au développement rural et à la question de notre nutrition.

Que l’on soit dans la prospective – plus ou moins barrée il faut l’avouer – ou le concret, les designers et les stylistes culinaires émoustillent nos papilles et écarquillent nos mirettes.

 

(il fallait bien ça après plusieurs mois d’inactivité sur ce blog – bah oui, d’autres impératifs c’est la vie)

Montage d'après l'affiche officielle de la 8e Biennale internationale du Design de Saint-Etienne, et le haeder du site de la Cité du Design.

 

L’empathie, c’est en quelque sorte la capacité d’une tierce personne à comprendre nos attentes, à ressentir nos désirs et nos besoins. A Saint-Etienne, pour notre plus grand bien les designers tentent de simplifier, optimiser nos tâches et nos loisirs au quotidien. En y regardant bien, ils s’introduisent également dans nos jardins, ils squattent nos balcons et s’y emparent de nos plantations…, et jusque dans nos assiettes en contrôlant nos besoins vitaux. Des gens bien urbains en somme, on vous dit !

A l’entrée de la Cité du design, sur le site principal de la biennale, La Platine accueille l’exposition Demain c’est aujourd’hui pour la quatrième fois. C’est une ferme un peu particulière qui ouvre cet espace tourné vers la prospective et les productions du futur. La SpiderFarm V2 de Thomas Maincent (2012) est une usine vivante qui emploie des grosses araignées Nephila de Madagascar pour produire de manière naturelle « une soie d’une magnifique couleur dorée, cinq fois plus résistante que l’acier de même épaisseur, tout en restant élastique », annonce le descriptif de l’installation. « Cela en fait une matière première très attrayante », et n’en doutons pas, elle donnera des idées à l’industrie textile très bien implantée dans le bassin stéphanois, ou encore à celle du bâtiment et celle de l’armement (dont Saint-Etienne est un fief historique, et la Cité du design occupe par ailleurs les anciens bâtiments de sa manufacture d’armes).

SpiderFarm V2 de Thomas Maincent (2012).

Sauf que, sauf que, patatras, voilà que les Allemands, à quelques jours de l’ouverture de la biennale ont annoncé le 11 mars que pour la première fois, des fibres synthétiques possédant des propriétés mécaniques identiques à la soie d’araignée ont été commercialisées ! D’autres appelleraient ça du biomimétisme. Quand les designers du vivant se font dépasser par la réalité industrielle et leurs appuis scientifiques et financiers. La production de BioSteel, le nom de cette fibre synthétique, « est également durable, les anciennes fibres étant de surcroît recyclables et, surtout, leur composition est inoffensive pour le corps humain (absence de réaction immunitaire) », selon le BE Allemagne du 21 mars, qui révèle cette avancée technologique. Pas forcément une bonne nouvelle donc pour la vision de Thomas Maincent, d’autant que la production industrielle de la fibre d’araignée dans des « bio-usines » se heurterait à la tendance cannibale des ces ouvrières particulières qui fileraient (ah ah!) la chair de poule (bio bien sûr) à la voisine du fermier.

Un peu plus loin l’exposition présente d’autres initiatives de designers, dont les projets, « conçus au sein des entreprises, dans des écoles ou avec des chercheurs », explorent notre production d’énergie, notre habitat, ou encore notre santé et notre alimentation. « Avec Demain c’est aujourd’hui #4, le visiteur peut constater qu’en matière d’alimentation, la possibilité de fabriquer de la viande reste d’actualité (sic) et que les insectes s’invitent à table », annoncent les organisateurs de la biennale.

 

  • Quick, Philips et les autres

Quel est le lien entre une toilette turque, l’hydroponie, la production de miel, notre santé, l’aménagement de la cuisine et notre nutrition ? « Philips, à travers son Microbial Home (2011)! » semble nous répondre l’exposition. Le fabricant d’électroménager hollandais présente à Saint-Etienne quelques éléments de ce projet de designers : « un écosystème domestique » qui renouvelle l’approche par le design des questions liées à l’énergie, au nettoyage, à la conservation des aliments, à l’éclairage et à la gestion de nos déchets. Entre autres installations de la marque dans cette exposition de la biennale, on aperçoit Larder, garde-manger et jardin suspendu à la fois, qui contribue à un stockage plus sain de nos aliments en se basant sur des techniques naturelles de conservation ; Urban beehive, la ruche urbaine d’intérieur qui permet de récolter son miel et sa propolis à domicile ; ou cet étonnant Filtering squatting toilet, chiotte turc économe en eau, équipé d’un bio-digesteur à méthane pour recycler nos excréments en énergie domestique et en nutriments pour les plantes de la maison (et pourquoi pas des légumes).

Microbial Home (2011), l' "écosystème domestique" selon Philips.

Quick n’est pas en reste dans cette exposition. Le restaurateur rapide européen d’origine belge présente son unité autonome de production, Quick Growth, créée dans le cadre du projet Quick 2050 par Jeanne Boulanger (Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille) en 2011. « Face au manque de surfaces cultivables dans les grands centres urbains, Quick développe des restaurants autosuffisants et recentre ses menus sur une nourriture végétarienne« . Nous y voilà ! Quick aussi s’inquiète de la crise du foncier agricole, de la relocalisation de la production, et de notre surconsommation de viande bovine en particulier, dont le mode de production industriel de la stabulation à l’assiette menace notre couche d’ozone. En gros… L’unité est conçue autour de bulles de culture aéroponique pour la production de fruits et légumes, alimentées en énergie verte par des sources renouvelables (solaire et éolien) captées par le bâtiment.

Quick Growth (2011) / Quick 2050 - par Jeanne Boulanger (Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille)

Et que dire de cette folie « oenologique », le Nano wine, du projet hollandais Eating in-vitro – 2010, présenté dans le cadre du Nano Supermaket ? Ici, sortir une bonne bouteille se résume à la mettre au micro-onde et choisir la durée et la puissance du programme pour obtenir, au choix, un Romanée-Conti, un Saint-Emilion, un Château-neuf du Pape… Le terroir à la carte à travers les nano-particules programmables encapsulées par millions dans la bouteille. Cet acte d’empathie ne pouvait pas être français, ouf. On ressort de cette exposition l’estomac quelque peu en état d’apesanteur.

Nano wine (du projet hollandais Eating in-vitro - 2010), présenté dans le cadre du Nano Supermaket.

 

  • JE.VOUS.DESIGN explore la mise en oeuvre du sentiment empathique chez le designer

« Vous vous rendez compte, ils font même du poulet hors-sol, ils coupent les pattes des poulets, voir même ils leur coupent la tête », réagit un visiteur à la sortie du bâtiment H Sud. Probablement frappé par l’exposition de realité-fiction Les androïdes rêvent-ils de cochons électriques. Moi qui suis à la recherche désormais de performances de designers touchant plus concrètement nos besoins au quotidien en matière de production agricole et d’alimentation, je doute. Heureusement je retrouve l’espoir en déambulant dans l’exposition JE.VOUS.DESIGN.

Cette partie de la biennale, dont le commissariat a été confié à l’Alliance française des designers (AFD) « explore la mise en oeuvre du sentiment empathique » chez ces créateurs. Ainsi une trentaine de designers abordent, dans des entretiens filmés, leur expérience et leur point de vue à propos d’un objet empathique de leur choix.

Le designer paysagiste urbaniste français Jean-Marc Bullet y parle du processus empathique qui l’a amené à créer en 2011 une échelle végétale pour les habitants du quartier Trenelle à Fort-de-France, en Martinique. Une zone urbaine née de l’exode rural en pleine réhabilitation, dans laquelle son échelle représente un « outil du design » qui doit permettre de maintenir le lien social sur ce territoire. « La morphologie du quartier à la fois dense et hétérogène impose la plus part du temps qu’il se place sur un mur mitoyen amenant le propriétaire du mur et celui de l’échelle à dialoguer« , explique Jean-Marc. Simple et efficace, enfin du design au service des populations et du tissu social des communautés.

Jean-Marc Bullet - Echelle végétale, Quartier Trenelle (2011)

A l’occasion d’un détour par la Chambre de Métier et de l’Artisanat de la Loire de Saint-Etienne où se déroule la conférence Votre entreprise peut-elle atteindre le triple A (accessible - attractive - accueillante), toujours dans le cadre de la biennale, les deux jeunes designeuses Jessica Pougeron et Lea Bougeault (Agence Miit Studio) abordent le design culinaire et la scénographie événementielle à travers le prisme du buffet collaboratif. C’est La Conviviale. On nage en plein concept food 2.0, et c’est totalement empathique et sympathique. Je tartine la tranche de pain de ma collègue de biennale, laquelle m’enfourne en retour une de ces pâtisseries délicieusement présentées, comme l’ensemble du buffet (N.B. : ce passage est un clin d’oeil à la rubrique restauration de Télérama Sortir). Redoutable d’efficacité, et un outil de marketing direct formidable pour des producteurs agricoles ou des artisans des métiers de bouche.

La Conviviale. Buffet collaboratif par Jessica Pougeron et Lea Bougeault (Agence Miit Studio).

Pour finir cette promenade entre design de l’empathie, production agricole et agroalimentaire, il faut évoquer le projet Design Harvests de la Ville de Shangaï en Chine (Prof. Lou Yongqi, Studio TAO, College of Design & Innovation, Tongji University), présenté dans le cadre de l’exposition EmpathiCITY, Making our City together (construire notre ville ensemble) dans le bâtiment H Nord. Shangaï, comme Saint-Etienne, appartient depuis 2010 au réseau Unesco des Villes créatives de design. Ces villes sont ici mises à l’honneur en présentant dans le cadre de la biennale des projets collaboratifs dont l’objectif est de « révéler le pouvoir transformateur du design en tant qu’outil de connexion sociale« , et non pas seulement créatif, et d’ « améliorer la qualité de vie urbaine tout en tissant les liens sociaux », expliquent les commissaires d’EmpathiCITY, Josyane Franc et Laetitia Wolff. L’exposition « s’inscrit dans la mouvance globale de citoyens-urbains créatifs qui lancent des initiatives spontanées, dans l’espoir de résoudre des problèmes complexes et rendre leur ville plus durable, accueillante et solidaire ».

Design Harvests - Shangaï / Chine (Prof. Lou Yongqi, Studio TAO, College of Design & Innovation, Tongji University)

Design Harvests contribue à mettre en place en Chine un réseau de communautés et de pôles d’innovation basés sur entreprenariat. Sa mission est de susciter l’interaction entre zones rurales et urbaines, tout en assurant leur développement durable de manière équilibrée. Une pratique du design « proche de l’acupuncture ». Le village de Xian Qiao, sur l’île de Chongming a servi de pilote à ce projet de design citoyen et collaboratif durant plus de 5 ans, pour aboutir en 2011 à la création d’un prototype composé d’installations locales incluant deux exploitations agricoles, une maison verte créative, et plusieurs maisons de village réutilisées. L’objectif final étant de refaçonner l’espace inutilisé dans les collectivités locales. Les ateliers ont aidé les entrepreneurs à développer une série de projets à forte valeur ajoutée, comme des initiatives d’agriculture communautaire, d’écotourisme, et d’échange de savoirs.

 

  • Une intuition, un scoop…

Après cette visite martienne au coeur de l’empathie du design ou du design de l’empathie, une question m’a traversé l’esprit. Et pourquoi pas une prochaine biennale spécifiquement orientée sur l’agriculture urbaine à Saint-Etienne ?! La pratique, déjà bien implantée en Amérique du Nord, et dont des exemples concrets au-delà des jardins partagés commencent à sortir du bitume et des toits bétonnés partout en Europe, est en train de bouillonner dans l’Hexagone avec moult projets enthousiasmants, portés par la nécessité future de la résilience alimentaire des populations urbaines et périurbaines, et du développement économique et social local.

Le vert à Saint-Etienne après tout on a l’habitude – même si cette association de couleur au départ n’a rien à voir avec le monde végétal (1). Et le design local est même déjà présent dans les jardins familiaux du parc de Montaud appartenant à la ville, avec la cabane de l’Atelier BL119 (2011).

Aussi tôt dit aussi tôt fait la question fut posée à la directrice de la biennale, Elsa Francès. Je laisse la réponse à votre sagacité (du design)… Mais disons que j’ai été bien inspiré. L’empathie m’a traversé.

 

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(1) Sérieusement, notre hôte lors de ce week-end de biennale nous a donné l’explication du « pourquoi le vert à Saint-Etienne ? », mais je n’ai pas trouvé de source officielle concordante pour l’instant… Venez confronter vos sources en commentaire :) Si ma source est exacte, cela vient d’une entreprise emblématique et historique de Saint-Etienne…

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